Dès qu’il a placé le premier pas sur la route, le pèlerin sait qu’il se perd dans le monde, et qu’à mesure qu’il avancera il se perdra de mieux en mieux.
André Dhôtel, Rhétorique fabuleuse
Sur le Chemin, comme dans la vie, la sagesse n’a de valeur que si elle peut aider l’homme à vaincre un obstacle.
Paulo Coelho, Le pèlerin de Compostelle
Depuis longtemps, je chéris le projet de me lancer sur les traces des tous premiers pèlerins médiévaux qui, pour gagner le salut de leurs âmes maudites de naissance, partaient en quête du tombeau de l’apôtre Jacques le Majeur, réputé avoir été découvert quelque part en Galice. Qu’ils soient de modestes moines, bravant le froid simplement chaussés de sandales et à la merci des coquillards (brigands), ou de nobles bien nantis, faisant chemin confortablement assis sur une monture et accompagnés d’une poignée de soldats pour les défendre, ces pèlerins convergèrent de toute l’Europe pour se rejoindre à Puenta la Reina et fouler ce qu’on appelle le Camino Francès.
Mil ans plus tard, les raisons qui poussent les gens sur le chemin de Compostelle (Campus stella, «champ d’étoiles» en latin) ont bien évoluées. Certes, de nombreux croyants s’engagent dans un pèlerinage à vocations religieuses, mais la quête spirituelle n’étant plus l’adage de l’Église catholique romaine — ni même de toute autre religion organisée —, beaucoup de non pratiquants et des fidèles de religions non chrétiennes entreprennent le chemin pour des raisons philosophiques bien personnelles. D’autres sont simplement attirés par le défi physique (environ 800 kilomètres de marche à partir de Saint-Jean-Pied-de-Port), la recherche d’aventures ou le voyage culturel.
Quoiqu’il en soit, toutes ces personnes reviennent généralement de leur pèlerinage transformées, ayant vécu quelque chose qu’elles ne s’attendaient pas nécessairement à vivre. Elles en reviennent grandies… sauf peut-être celles qui font la route en VTT (Quad).
Mes propres motivations englobent presque toutes celles décrites ci-haut, mais elles sont chapeautées par deux d’entre elles: la quête spirituelle et le voyage culturel. Je sais pertinemment que ce que je trouverai au bout du chemin ne correspondra pas nécessairement à ce que je recherche, consciemment du moins. Mes seules certitudes sont les aspects du voyage qui nourrissent mon désir: arrêter le temps et pousser mon esprit plus loin que jamais.
Plus d’une trentaine de jours de marche; une solitude relative, un silence quasi total; des douleurs à des endroits du corps dont on ignorait l’existence; des préoccupations se limitant à boire, manger et dormir; laver son linge à l’eau claire d’une source. Qu’on le veuille ou non, l’esprit réagit à ces facteurs, il se sent perdu, se cherche de nouveaux repères, se transforme, relativise, remet en question, rit à gorge déployée d’un rien, pleure à chaudes larmes pour un autre rien, etc. Il est acculé au pied du mur, face à ses démons, ses peurs, ses convictions. Ce qui en émergera demeure un mystère jusqu’au dernier pas du pèlerinage et l’assimilation pendra certainement quelques semaines de plus pour se faire.

Mes motivations ne sont surtout pas religieuses, si ce n’est que durant la partie culturel de l’expérience, j’en apprendrai davantage sur la relation entre l’homme et la religion. Historiquement parlant, les chemins de Compostelle sont indissociables de la religion, tout comme la colonisation des Amérique ne peut être séparée de leurs vocations religieuses, qu’il s’agisse d’une quête de liberté (puritains de la Nouvelle-Angleterre) ou d’entreprises missionnaires en Amérique latine.
C’est tout un pan de l’histoire de l’Europe médiévale qu’il me sera donné d’observer. La Reconquista, les Croisades, les Ordres religieux (i.e.: les Templiers), l’architecture romane, l’urbanisme médiéval, les mythes et légendes, les mœurs des pèlerins et des hôtes, etc. Chaque village, chaque bâtisse, chaque pont et chaque rue a sa petite histoire, imbriquée dans celle plus grande des pèlerinages, mais qui vaut la peine que je m’y attarde un peu.
Qu’est-ce que je pourrais écrire d’autre? Rien. Les pèlerins revenus à leur masure disent que le pèlerinage ne se raconte pas, il se vit. Dans la même veine, sans doute que le désir de s’aventurer sur le chemin de Compostelle ne s’écrit pas, il se vit. Je vis le désir, j’ai hâte de vivre l’expérience.
Première photo: Babsy
Deuxième photo: marcusguay
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