Enfants sorciers, enfances brisées
Documentaire troublant ce soir à l’émission Zone Doc de Radio-Canada: les Enfants sorciers. L’oeuvre suit une enquête journalistique couvrant trois pays de l’Afrique subsaharienne où existe une pratique choquante consistant à accuser des enfants de sorcelleries, puis les abandonner, voire même les exterminer.
L’équipe du documentaire Magie blanche contre magie noire (n’y voyez pas de quelconque message moralisateur faisant des «blancs» les sauveurs raisonnés d’une Afrique noire superstitieuse), véritable nom du produit présenté par la société d’état ce dimanche, s’est concentrée sur l’Angola, la République du Congo et le Bénin. Cependant, la pratique s’étend, sous des formes différentes, à d’autres états africains tels que le Cameroun, le Nigeria, le Liberia et l’Afrique du Sud. Selon un intervenant interrogé, cette pratique s’infiltrerait même chez les communautés africaines, issues de ces pays et installées dans certains états européens, dont la Grande-Bretagne, la Belgique, la France et l’Allemagne.
Parmi les dérivés pratiqués, deux sont mis en images par le documentaire.
D’abord, à Kinshasa, capitale de la R.D.C, anciennement le Zaïre. Dans cette métropole qui se relève à peine de la guerre civile, des parents accusent l’un ou plusieurs de leurs enfants d’être des sorciers, lorsque des maladies ou autres malheurs frappent le noyau familial. Cela va parfois jusqu’à des accusations de meurtres lorsque le décès d’un membre de la famille survient. L’enfant est alors maltraité (c’est un euphémisme) jusque la situation se résorbe. Dans d’un décès, l’infanticide devient une possible punition.
Plusieurs de ces enfants sorciers se retrouvent dans la rue, soit par abandon, soit par fuite. Ils errent alors dans une métropole dangereuse où ils sont victimes de rackets, de violences et d’autres crimes dont je n’ose m’imaginer. Certains d’entre eux sont recueillis par le refuge de la famille Orlikowski, mais ce répit est souvent bien temporaire et la rue redevient la «maison» de ces enfants. Il existe également un refuge similaire à l’intention des fillettes vivant la même situation.
C’est sans grande surprise que j’ai appris que ces enfants sont souvent des handicapés, soit mentalement, soit physiquement, ou encore l’inverse, des enfants plus doués que la moyenne.
Au Bénin, dans une communauté du nord appelée les Baribas, la pratique revêt un visage différent. À l’instar de Kinshasa, les enfants handicapés sont pointés du doigt, mais contrairement à la capitale congolaise, l’accusation peut être très expéditive. Dès la naissance, les progénitures prématurées ou se présentant autrement que par la tête sont «marquées» par la malédiction. La sentence est tout aussi expéditive et consiste à séparer l’enfant de la mère, de l’emmener dans les bois et de procéder à un rituel barbare.
Une fois dans les bois, le «réparateur», membre de la communauté dont ce rituel est la spécialité, attache les points et les poignets du bambin ensemble, dans une position inconfortable. Puis, il fait tourner l’enfant au-dessus de lui, à la façon d’un lasso, avant de l’envoyer se faire fracasser la tête contre un arbre. Cette pratique est appelée une «réparation» et est réalisée en catimini, deux dispositions qu’exige la présence de personnes décriant cette réalité, dont le père Bio Sanou. Celui-ci a d’ailleurs créé une maternité où les mères peuvent accoucher en toute intimité, donc sans témoins.
Beaucoup d’occidentaux auraient le réflexe de déclarer simplement que «c’est l’Afrique», le continent du vaudou (très méconnu des occidentaux) et autres religions animistes permettant la pratique de rituels barbares, dont l’excision et l’infibulation (les deux viennent généralement par paire) des jeunes filles et la scarification (il en est question dans le documentaire).
Ce raisonnement peut s’appliquer dans le cas des Baribas du Bénin, qui pratique ces rituels depuis fort longtemps et dans un contexte purement culturel. Ils procéderaient à une sorte de sélection semblable à celle des Spartiates de la Grèce antique et de l’Allemagne nazie. C’est ce qu’on appelle l’eugénisme.
Mais à Kinshasa, ce sont des problèmes initiés par la colonisation européenne de l’Afrique noire qui semble avoir fait ressurgir une pratique archaïque qui concernait seulement les adultes. C’est l’effondrement de l’économie et l’affaissement du noyau familial, l’une de ses résultantes, qui auraient provoqué, sinon l’apparition, au moins la prolifération, de cette pratique. Sous payés, les adultes ne sont plus capable de soutenir la famille, ce qui la fragilise autant que les individus qui la compose.
Les malheurs s’abattent avec plus d’aisance et résistent facilement devant des humains impuissants. Le recours aux superstitions est alors tout indiqué et les enfants, membres les plus sans défenses de la communauté, sont les proies prédestinées de ce délire religieux collectif.
De plus, l’un des plus importants lègues de l’Europe sur la R.D.C., la religion catholique, contribue largement, par profit, au foisonnement de cette barbarie. Indirectement — c’est le propre de l’Église catholique de s’adonner aux pires crimes de façon indirect et ainsi s’en laver les mains —, par l’entremise de sectes catholiques, elle permet à des ministres religieux de vendre à gros prix des diagnostics et des exorcismes (parfois douteux, encore un euphémisme).
L’Occident n’est pas immaculé par rapport à ce fléau en apparence totalement et uniquement africain. Si l’on peut dire qu’après son indépendance, un état est responsable de ce qu’il devient — ce qui disculperait la Belgique en l’occurence —, il demeure soumis à des règles capitalistes imposées par les grands pays industrialisés de ce monde. Attirés dans une valse dont ils ne connaissent pas les pas, ces pays en développement perdent pieds et implosent.
En regardant les yeux de ces enfants, je vois une grande part de responsabilités occidentales. Par notre manie de vouloir imposer notre culture consommatrice malsaine au reste du monde (yeux des enfants congolais) et par notre joyeuse indifférence face à nos frères et sœurs d’ailleurs (yeux des enfants béninois). Tout ça porte un nom, l’ethnocentrisme.
Pour voir le documentaire dans sa version présente à Zone Doc, veuillez cliquer ici.
(Image: Solidarité Enfants)









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